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Lutte contre la Covid 19 : entendre plusieurs voix, emprunter plusieurs voies
 

 

La pandémie est mondiale, mais les conditions dans lesquelles elle agit et dans lesquelles nous pouvons agir contre elle sont plurielles.

 

Dans l’approche que l’économie humaine a de cette lutte, nous nous sommes fait l’écho des points de vue de Michel Azcueta du Pérou et de Oralia Carrillo Perez du Mexique dénonçant le caractère inapplicable des mesures préconisées par leur gouvernement dans les conditions concrètes de vie des habitants des milieux populaires. Samy depuis le Tamil Nadu a critiqué des mesures qui ont mis des millions de migrants intérieurs sur les routes, les ont abandonné à leur sort et réprimés dans la violence. Il a aussi mis en évidence les actions de solidarité qui ont été menées pour réconforter ces personnes déplacées.

 

Dans un autre registre, nous donnons ici le point de vue d’un responsable de la politique publique de lutte contre la Covid 19 en Afrique du Sud.

Il montre l’importance pour un pays de se doter de sa propre capacité à analyser les conditions de diffusion de la pandémie, de déterminer les mesures les plus efficaces pur lutter contre elle.

Il dénonce les inégalités dans l’accès aux vaccins et appelle à considérer les acquis scientifiques et les moyens techniques de l’action sanitaire comme des biens communs mondiaux.

 

Pour illustrer ces propos nous vous présentons cet article de l'interview du professeur Salim Abdool Karim effectué par Mathilde Boussion (Johannesburg, correspondance).
Cet échange a été publié pour la première fois le 11 février 2021 à 20h00 sur le site LE MONDE AFRIQUE - Afrique du Sud : " Le professeur Salim Abdool Karim, spécialiste du virus en Afrique du Sud, revient sur la décision du pays de suspendre le déploiement des vaccins AstraZeneca". Bonne lecture.

 

Le monde Afrique du sud 1

L’épidémiologiste sud-africain Salim Abdool Karim lors d’une conférence à Durban, en juillet 2016. RAJESH JANTILAL / AFP
 
 

guillemet vert    Dimanche 7 février, le gouvernement sud-africain annonçait la suspension du déploiement des vaccins AstraZeneca, tout juste livrés, après la publication des résultats d’une étude mettant en doute leur efficacité face au variant qui domine les infections dans le pays. Co-président du comité ministériel de conseil sur le Covid-19, le professeur Salim Abdool Karim, épidémiologiste et spécialiste des maladies infectieuses, est la voix scientifique de référence sur le virus en Afrique du Sud. Il revient sur ce choix et réclame que le reste du monde arrête de parler de « variant sud-africain ».

 

L’annonce du gouvernement sud-africain de suspendre le déploiement des vaccins AstraZeneca a fait grand bruit. Pourquoi cette décision ?

Avant tout, il faut noter que les vaccins AstraZeneca ne représentent qu’une petite partie des doses achetées par le gouvernement sud-africain. La stratégie était d’acquérir un portefeuille varié en cas de problème de production ou de danger sur un vaccin. Nous avons acheté environ 20 millions de doses Pfizer, 9 millions de Johnson & Johnson et 1,5 million d’AstraZeneca. Quel est le problème avec celui-ci ? Un essai clinique a été réalisé par AstraZeneca en Afrique du Sud.

 

D’une taille modeste, menée sur des individus jeunes, cette étude se concentre sur l’efficacité face aux formes légères de Covid-19 et quelques cas modérés. Elle montre qu’en présence du variant 501Y.V2, le vaccin n’est pas efficace. Sa capacité à prévenir les formes légères et modérées de la maladie tombe à 22 %. C’est un problème car cela crée de l’incertitude. Si le vaccin ne protège pas des formes légères, est-ce qu’il permettra d’éviter les formes graves ? L’étude ne le dit pas, or c’est notre principale préoccupation.

 

Comment comptez-vous répondre à cette question ?

Le conseil donné au gouvernement est de déployer le vaccin AstraZeneca pas à pas, en vaccinant par exemple 100 000 personnes pour commencer, afin d’évaluer le taux d’hospitalisation. Si celui-ci ne dépasse pas un certain seuil, nous estimerons que le vaccin est efficace pour prévenir les formes graves en présence du variant 501Y.V2 et nous poursuivrons le déploiement.

 

Nous n’excluons pas ce vaccin, mais nous avons besoin de plus d’informations. Idéalement, nous aimerions qu’AstraZeneca nous donne ces informations mais s’ils ne sont pas en position de le faire, nous les collecterons nous-mêmes pour être en confiance. Nous ne voulons pas injecter un vaccin à 1 million de personnes pour nous apercevoir ensuite qu’il ne permet pas d’éviter les hospitalisations.

 

D’ici là, l’Afrique du Sud va déployer le vaccin Johnson & Johnson à la place des doses AstraZeneca. Pourquoi celui-ci ?

A l’inverse d’AstraZeneca, Johnson & Johnson a mené en Afrique du Sud un essai à grande échelle dans lequel un tiers des participants avaient plus de 65 ans. Dans un contexte où le variant 501Y.V2 est prévalent, ils ont montré que leur vaccin, qui ne nécessite qu’une seule injection, est efficace à 85 % pour prévenir les formes graves de Covid-19. Pour nous, c’est une preuve assez convaincante qu’il fonctionne en présence du variant 501Y.V2 et nous le considérons désormais comme notre premier choix. Peut-être qu’AstraZeneca fonctionne aussi, simplement nous n’en savons rien pour l’instant.

 

Qu’en est-il de l’efficacité des autres vaccins face au variant ?

Dans le cas de Pfizer, nous leur avons envoyé le virus vivant 501Y.V2 pour qu’ils réalisent des tests. Il en ressort une baisse d’efficacité relativement faible et le vaccin produit tellement d’anticorps que nous ne sommes pas inquiets.

 

On entend beaucoup parler du « variant sud-africain », comme du « variant anglais ». Vous dites qu’il faut arrêter de les appeler ainsi. Pourquoi ?

Absolument ! Il ne faut pas parler de « variant sud-africain », c’est inapproprié pour trois raisons. En premier lieu, c’est stigmatisant. Cela donne l’impression que nous avons créé le variant et que nous le propageons partout. Personne n’a apprécié quand des politiques ont appelé le SARS-CoV-2 le « virus chinois » ou le « virus de Wuhan ». C’était déplacé.

 

Ensuite, c’est inadapté parce que nous ne savons pas où le variant est apparu. Nous ne savons pas qui est le patient zéro, il peut très bien être arrivé par un voyageur d’un autre pays venu en Afrique du Sud, l’origine du variant n’a pas été établie. Enfin, c’est faux de dire que c’est un « variant sud-africain » parce qu’il est désormais présent dans une trentaine de pays. Il faut l’appeler par l’un de ses deux noms, B.1.351 ou 501Y.V2.

 

Pourquoi possède-t-il deux noms ?

Le premier, B.1.351, est issu de la nomenclature du Phylogenetic Assignment of Named Global Outbreak Lineage, un outil destiné à classer les génomes de SARS-CoV-2. Le second, 501Y.V2, est le nom que nous lui avons donné après sa découverte, en référence à la mutation N501Y que nous considérions comme la mutation dominante. Les chercheurs britanniques avaient décrit un virus présentant cette même mutation, nous avons appelé le leur 501Y.V1 et le nôtre 501Y.V2. Le variant proche identifié au Brésil est appelé 501Y.V3 ou P1.

 

Il est difficile de naviguer entre ces appellations compliquées…

C’est à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) que revient la responsabilité de nommer les lignées. Je sais qu’ils ont eu des réunions sur le sujet et qu’ils sont en train de finaliser le fonctionnement des appellations, nous attendons qu’ils prennent une décision. Avec le recul, je me dis qu’on aurait dû lui trouver un nom simple, « Harry », « Matilda » ou je ne sais quoi. 501Y.V2, c’est trop compliqué !

 

Le président sud-africain, Cyril Ramaphosa, s’est élevé contre les pays qui « s’accaparent » les vaccins et dénonce le « nationalisme vaccinal ». Vous dites également que cette stratégie est une impasse…

Les vaccins doivent permettre d’éradiquer une épidémie mondiale. Si ce n’est pas le cas, nous échouerons purement et simplement à y mettre fin. Certains pays pensent qu’ils peuvent contenir le Covid-19 en vaccinant leur population. Mais si pendant ce temps le virus continue de circuler ailleurs, des variants qui échappent à la réponse immunitaire vont émerger. Tous ceux qui auront été vaccinés seront de nouveau à risque. Cette idée qu’un pays est une île et qu’il peut se protéger sans se soucier des autres, cette croyance presque « trumpienne », « Moi d’abord et au diable les autres ! », c’est précisément ce qui met en danger notre capacité à contrôler le virus.

 

La seule solution, c’est de faire front commun. Il faut être clair : les vaccins doivent être distribués équitablement. Il est inconcevable d’imaginer Israël et le Royaume-Uni vacciner les jeunes et les personnes qui présentent peu de risques quand l’Afrique n’a pas donné une seule dose à ses soignants. Dans quel genre de monde vivons-nous si nous laissons faire ça ?

 

Comment se manifeste le « nationalisme vaccinal » ?

Certains pays achètent plus de vaccins qu’ils n’en ont besoin. Le Canada a acheté assez de doses pour vacciner cinq fois chacun de ses citoyens. Ne pas s’associer à Covax, le mécanisme destiné à distribuer équitablement les vaccins à travers le monde, est aussi une forme de nationalisme vaccinal. Passer des accords directement avec les laboratoires conduit à détourner des vaccins de Covax et à faire monter les prix. Les pays passent des accords pour des petites quantités, là où Covax négocie de grandes quantités pour un prix unique.

 

Bien sûr, si vous êtes un laboratoire, vous préférez avoir trente pays qui se bousculent pour acheter le même produit plutôt qu’une seule organisation. Certaines nations négocient avec les laboratoires pour passer devant tout le monde. Ça se paye. L’Afrique du Sud est de celles-là : elle a acheté ses vaccins AstraZeneca trois fois plus cher que l’Union européenne. Nous les voulions en premier parce que la pression politique était très forte. On ne réglera pas le problème ainsi. Comme l’a dit le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, « le monde est au bord d’un échec moral catastrophique ».

 

Mathilde Boussion (Johannesburg, correspondance)

 

 

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